Épistémologie descriptive

Introduction

Les travaux de recherche dans lesquels s'inscrivent notre contribution ont été fondés par les projets PolyTex (Bachimont & Charlet, 1998[1]) et Scenari (Crozat, 2002[2] ; Crozat, 2007[3]). Aujourd'hui menés par l'Unité Ingénierie des Contenus et des Savoirs, ces travaux ont conduit au développement des chaînes éditoriales numériques XML (Crozat & Gebers, 2009[4]). La notion de programme de recherche telle qu'exprimée par Theureau et plus particulièrement son épistémologie normative interne des programmes de recherche technologique nous semble être un cadre adéquat pour en mener une analyse.

Dans un premier temps, nous rappellerons l'objet central des recherches qui s'inscrivent dans notre programme de recherche. Dans un second, nous proposons de faire évoluer le schéma de l'épistémologie normative de Theureau afin de le mettre en adéquation avec l'idéal poursuivi par les chercheurs investis dans notre programme. Ces deux éléments préalables nous permettent dans un troisième temps de mener une épistémologie descriptive soit d'expliquer les éléments concrets constitutifs de chacun des mouvements.

Objet

Comme expliqué dans les hypothèses de notre première partie, notre recherche vise à exhumer de nouvelles formes d'écriture propres au support numérique. Elle vise plus particulièrement à accompagner un ensemble de techniques regroupées derrière l'intitulé : « rééditorialisation documentaire ».

Nous proposons de considérer la rééditorialisation comme objet théorique central du programme. Les chaînes éditoriales numériques ne sont alors que des objets technologiques qui permettent l'expérimentation de la rééditorialisation et la production de documents rééditorialisés.

Épistémologie normative interne

L'épistémologie normative (soit la méthode de recherche idéale) interne (établie par les chercheurs investis dans cette recherche) de notre programme de recherche diffère légèrement des propositions de Theureau.

Theureau conserve le même enchaînement de mouvements entre un programme empirique et un programme technologique. L'instance de test et les modalités d'observation dégagent des données (2.2) traitées selon une modélisation analytique et synthétique permettant de formaliser une contribution « technico-organisationnelle-culturelle » (3.2) ouvrant ainsi à des développements théoriques, méthodologiques et technologiques (3.3).

Le programme « rééditorialisation documentaire » cherche à anticiper les évolutions des formes d'écriture induites par le support numérique. L'expérimentation dans un contexte de laboratoire ne peut être le seul élément mobilisé pour valider de nouvelles formes d'écriture. En suivant le principe de tendance tel que formalisé par Leroi-Gourhan (1971[5]) et Stiegler (1994[6]), une nouvelle forme d'écriture correctement outillée sera naturellement mobilisée par certains contextes d'usages car ses apports seront significatifs. Ces formes d'écriture ne peuvent être valides qu'à la condition d'être réellement mobilisées, ces mobilisations font donc partie intégrante des étapes nécessaires afin de valider ou réfuter nos hypothèses. L'expérimentation de laboratoire permet de valider la possibilité de mobiliser la nouvelle forme d'écriture étudiée. Sa mobilisation par de réels contextes d'usages fait partie de l'instance de réfutation décision.

Nous proposons d'enrichir le schéma de Theureau par un nouveau mouvement dédié numéroté 2.3 qui correspond aux usages dans des situations réelles du système développé. Ce mouvement se situe entre la concrétisation de l'instance de test (qui correspond au développement d'un prototype et de ses modalités d'expérimentation afin de valider, en laboratoire, que l'outillage de situations réelles peut être initié) et les modélisations analytiques et synthétiques (qui correspondent à la formalisation des propositions).

Nous proposons également de faire évoluer les liens afin d'instaurer un cycle entre les mouvements 2.2, 2.3 et 3.2. Le développement d'une instance peut être réellement exploratoire. Les premiers usages font alors remonter des données donnant lieu à des modélisations partielles qui demandent une modification de l'instance de test et une réinterrogation vis à vis des usages afin d'être complétée. Ce n'est qu'une fois la modélisation complète que l'état de fertilité est atteint et que des développements sont proposés (3.3, 3.1') où les hypothèses de départ sont réinterrogées (2.1').

Nous proposons enfin une modification du terme désignant l'objet étudié. Theureau utilise le concept d'instance de test en faisant référence à un procédé expérimental de laboratoire jetable à l'issu des expérimentations. L'aspect technologique de l'objet étudié, la continuité du cycle des mouvements 2.2, 2.3 et 3.2 et le développement technologique comme issue du processus nous incitent à adopter un vocabulaire moins connoté. Nous parlerons donc de versions de la technologie développée et par abus de langage, simplement de versions.

Figure 130 : idéal épistémologique du programme de recherche "rééditorialisation documentaire"

Cadre théorique (3.1)

La théorie centrale mobilisée par le programme de recherche « rééditorialisation documentaire » est à la fois philosophique et scientifique, centrée sur le support numérique et tournée vers sa compréhension et son exploitation. Il s'agit essentiellement des travaux de Bachimont (2010[7]) introduits dans la section 1.2. L'objectif du programme à proprement parler est résumé par Crozat comme un objectif « d'inventer - pour les exhumer - des formes documentaires qui ouvrent un nouveau champ du possible, pour tenter d'en anticiper les incidences cognitives et sociétales en genèse  » (Crozat, 2012[8], p. 183).

Cette théorie centrale se retrouve en lien avec plusieurs autres programmes de recherche empirique tels que l'histoire des techniques (Leroi-Gourhan, 1971[5]) et plus particulièrement des supports d'inscription des connaissances (Barbier, 2012[9] ; Goody, 1979[10]), une philosophie des techniques (Stiegler, 1994[6]) et du numérique et une théorie du document (Pédauque, 2003[11] ; Pédauque, 2005[12] ; Pédauque, 2006[13]). Cette théorie est également supportée par le programme de recherche en ingénierie documentaire qui a vu l'élaboration des documents structurés et des logiciels permettant leurs manipulations (André et al., 1989[14]). Toutes ces théories annexes qui fondent la théorie centrale sont introduites dans la section 1.1.

Hypothèses (2.1)

Dans ce mouvement, nous réduisons l'ensemble du cadre théorique à une série d'hypothèses de connaissance et de substance ainsi qu'aux anticipations « technico-organisationnelles-culturelles » attendues.

Les hypothèses de connaissances sont tirées du cadre théorique. Elles posent le cadre des recherches effectuées au sein du programme.

  • Les supports d'inscription des connaissances impactent la rationalité avec laquelle ces connaissances sont élaborées, donc impactent les connaissances elles-mêmes.

  • Le support d'inscription graphique implique une rationalité propre appelée la raison graphique dont les structures logiques de représentation des connaissances sont typiquement la liste, le tableau et la formule.

  • Le support d'inscription numérique implique une rationalité propre appelée la raison computationnelle dont les structures logiques de représentation des connaissances sont typiquement le programme, le réseau et la couche.

  • L'évolution des techniques suit des tendances indépendantes des contingences propres aux différentes civilisations humaines.

  • La tendance du numérique est constituée d'un mouvement de fragmentation et recombinaison combiné à un mouvement de désémantisation et de réinterprétation.

Les hypothèses de substance permettent la définition de l'objet théorique et des objets génériques de conception. Il s'agit donc de circonscrire l'objet principal des recherches.

  • La rééditorialisation est une technique de production de documents s'inscrivant dans la tendance du numérique.

  • Les techniques de rédaction structurée et la rééditorialisation sont plus efficaces pour la rédaction et la maintenance de fonds documentaires importants.

  • La rédaction de documents structurés est plus efficace avec des modèles de documents dédiés à leur contexte d'usages.

Les anticipations « technico-organisationnelles-culturelles » attendues représentent à la fois la technologie développée et ses impacts attendus. Nous listons trois entrées :

  • Production de chaînes éditoriales numériques XML instrumentant la rééditorialisation.

  • Production d'outils de conception de chaînes éditoriales XML.

  • Diffusion de l'usage des chaînes éditoriales numériques XML pour la production de contenus.

Objets de recherche (1.1')

L'objet théorique de recherche est la rééditorialisation documentaire. Les objets génériques de conception à travers lesquels cet objet théorique est étudié sont les chaînes éditoriales numériques XML.

Cycles d'expérimentation/usages/modélisation (2.2, 2.3, 3.2)

À l'étude depuis plus d'une dizaine d'années, le programme de recherche « rééditorialisation documentaire » s'est structuré autour de nombreux projets de recherche. Chaque projet reprend une méthode similaire au schéma présenté en introduction de cette section. Les projets disposent ainsi de leurs propres cycles d'expérimentation et aboutissent sur d'éventuelles reconsidérations du cadre théorique qui sert de base au projet suivant.

Prenons pour l'exemple le projet Epicure financé par le Conseil Régional de Picardie en 2005 qui s'est intéressé à la problématique de coûts de développement pour la spécialisation des chaînes éditoriales. L'enjeu était de valider l'hypothèse d'une meilleure efficacité des chaînes éditoriales spécifiques, trop souvent écartées en raison de leurs coûts de développement. La version de la technologie développée avait pour objet de faciliter la conception de nouvelles chaînes éditoriales. Les résultats attendus étaient une augmentation du développement des chaînes éditoriales spécifiques et donc, une meilleure diffusion de ce type de solutions (par hypothèse, solutions optimales pour produire des documents rééditorialisés).

Sur le plan des observables, nous soutenons que la validation technologique d'un tel projet s'opère selon deux niveaux d'observations.

  • Le premier est technique et se déroule systématiquement à l'issue du mouvement 2.2. Son objectif est de valider que les nouveaux usages ouverts par la version développée sont bien possibles et que les usages en situations réelles peut se poursuivre. La démonstration technologique, voire l'expérience de pensée, permettent cette évaluation à priori. Dans le cas présent, une fois le projet terminé, la démonstration, soit la comparaison des coûts de développement d'une chaîne éditoriale spécifique avec ou sans la version de la technologie développée permettent cette première évaluation.

  • L'évaluation selon les usages est plus difficile à mener car elle s'inscrit dans un temps plus long que celui de l'expérience de laboratoire. Dans l'exemple du projet Epicure, une mesure des usages peut survenir plusieurs années à l'issue du projet en observant l'évolution du nombre de chaînes éditoriales et plus particulièrement la mobilisation de la technologie développée pendant le projet. Cette étude peut être menée aujourd'hui et montre un accroissement de l'ordre de dix pour un du nombre de chaînes éditoriales développées sur une période et des moyens équivalents. L'ensemble de ces outils a été conçu en mobilisant la technologie développée par le projet.

Les situations d'usages permettant de tester la version développée en situation réelle ont étés menées en partenariat avec l'Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique (IRCAM) et l'Institut National de l'Audiovisuel (INA).

Les modélisations des données issues de l'expérience et des usages ont permis d'établir un méta-modèle de chaînes éditoriales qui abstrait la complexité technique de la spécialisation en spécifiant un langage de modélisation de plus haut niveau. La contribution technique a donné naissance au logiciel de modélisation SCENARIbuilder.

Fécondité empirique et pratique (2.1')

En proposant un dispositif technique facilitant la spécialisation de chaînes éditoriales spécifiques, le projet Épicure a facilité le développement de nouvelles chaînes éditoriales et a effectivement simplifié l'usage de la rééditorialisation. Les observations sur l'augmentation de cet usage ne réfutent aucune des hypothèses de départ qui restent donc encore valides. En revanche, ce développement met en exergue de nouveaux verrous dans la diffusion de l'usage de la rééditorialisation. Par exemple, la diffusion de nombreuses chaînes éditoriales aux modèles documentaires spécifiques a mis en exergue le besoin de transformer automatiquement des fragments d'un modèle à l'autre afin de faciliter les échanges entre rédacteurs. Cette prolifération de chaînes éditoriales est également à l'origine d'une augmentation du nombre de rédacteurs et du nombre de projets éditoriaux outillés par de tels outils. C'est cette situation initiale qui est à l'origine de nos travaux de doctorat sur la gestion de graphes documentaires complexes.

Développements (3.3)

Les principaux développement liés au projet Épicure sont un méta-modèle de chaînes éditoriales et une technologie de modélisation et génération des chaînes éditoriales.

Évolution du cadre théorique (3.1')

Élément inattendu, les développements du projet Épicure ont été menés parallèlement au programme de recherche en ingénierie des modèles présenté en section 1.5. Les propositions de ce dernier dépassent et généralisent les contributions du projet Épicure (3.3) et amènent à considérer le programme « ingénierie des modèles » comme un nouveau programme de recherche empirique mobilisé dans le cadre théorique du projet « rééditorialisation documentaire ».